Etienne et Joseph Ehrhardt - Fabricants de bardeaux

Période : 1970 à 1979 : années 70, 1980 à 1989 : années 80

Sur la base d’un témoignage recueilli en janvier 1978 par Freddy Sarg et publié dans le numéro 66 des Saisons d’Alsace : « Rosheim douze siècles d’histoire » complété des souvenirs d’André Moritz.

Etienne Ehrhardt (1920-2010), le dernier fabricant de bardeaux de Rosheim était encore en activité en 1989.

Son grand-père, Ehrardt Etienne (1857-1935 D’r alt Ehrhardt Staffel) s’était lancé, aux environs de 1870,  dans la fabrication de bardeaux. A cette époque, le métier permettait largement de faire vivre une grande famille. Il travaillait avec deux personnes et ne possédait qu’un cheval, une vache et quelques arpents de terre pour nourrir les deux bêtes. C’était une entreprise familiale au sens large du terme; beaux-frères et cousins ont été mis à contribution, ainsi le grand père d’André Moritz, Antoine, et son oncle Joseph Moritz qui s’est par la suite mis à son compte, rue de l’Eglise.

La région de Rosheim était tout indiquée pour un tel métier. La ville possède de très belle forêts, il faut en effet de l’épicéa, du sapin ou encore du pin pour faire ces planchettes. A l’époque du grand-père d’Etienne Ehrhardt, on abattait les arbres en hiver pour qu’il n’y ait plus de sève dans les bois. Si la fabrication était réalisée pendant l’hiver, c’est au printemps, quand le stock était important, qu’il partait avec son cheval, sa charrette à ridelle (Leiterwagen) pleine de bardeaux et allait de village en village pour vendre les bardeaux. Ces expéditions duraient entre 3 et 15 jours et le menait parfois jusqu’en pays de Bade. La clientèle allemande appréciait beaucoup ce mode de couverture.

Les maisons badoises comme les maisons alsaciennes avaient des toits en pente raide couverts de tuiles plates appelées « queues de castor » (Biberschwantz). Il y a deux manières de recouvrir ces toits avec ces tuiles plates.

  • la première, la plus ancienne consiste à superposer les tuiles dans le même axe. Pour assurer l’étanchéité, on met sous les rainures entre les tuiles, de petits bardeaux de bois mesurant environ 30 cm de long, 7 cm de large et une épaisseur d’environ 4 mm. Ce système à l’avantage d’économiser les tuiles et se contente de charpentes plus légères. L’inconvénient est qu’il faut périodiquement vérifier sil les bardeaux n’ont pas glissé.
  • la seconde consiste à poser les tuiles plates par doubles rangées se chevauchant. Ce système nécessite un entretien moindre mais revient plus cher lors de la construction, car il faut plus de tuiles et la charpente doit être renforcée pour supporter le poids supplémentaire.

Mais depuis la fin de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le niveau de vie de la population s’est considérablement élevé et on a pris l’habitude de faire les toitures selon la deuxième manière ce qui explique que les fabricants de bardeaux aient lentement cessés leur activité.

Du temps du grand-père d’Etienne, le travail était plus dur qu’aujourd’hui. Les hommes commençaient leur journée de travail à 4 heures et demie le matin. Pendant que l’un débitait à la scie à main un stère de bois, les deux autres fabriquaient déjà des planchettes. Après un bon verre de schnaps suivi d’un bol de lait dans lequel flottaient de gros morceaux de pain, le stère de bois était entièrement transformé en buches de 30cm de longueur. La fabrication des bardeaux avec le couteau adéquat (le Schindelmasser) pouvait démarrer dès 7 heures le matin et se poursuivait jusqu’à 8 h le soir, entrecoupé d’un casse-croûte vers 9h, d’un déjeuner à midi et d’un goûter vers 16 heure. A la fin de la journée le stère de bois était transformé en 8000 bardeaux.

Pour les vendre le grand-père d’Etienne chargeait les fagots de bardeaux (les Wallele) dans une charrette et partait jusqu’à Sélestat. On raconte qu’au retour, il se couchait dans la charrette pour faire sa sieste et que le cheval continuait sa route  puis s’arrêtait devant le bistrot « Au Paysan bleu » de Gertwiller. Réveillé par l’absence de vibrations de la carriole, il en profitait pour étancher sa soif.

Le père d’Etienne (D’r Erhardt Staffel 1885-1948) reprend l’entreprise. Etienne se souvient que dans les années 1935-1940, il partait une fois par semaine avec une charrette remplie de déchets de bois qu’il vendait comme bois de chauffage à Avolsheim et Wolxheim pour se faire un peu d’argent de poche. Il y avait encore à Rosheim à cette époque, 16 familles qui vivaient de la fabrication de bardeaux .

Après la Deuxième Guerre mondiale, c’est Etienne qui a assuré le continuité de la petite entreprise, mais très rapidement il a senti le déclin de cette branche d’activité et s’est lancé dans la viticulture devenue dès lors sa principale source de revenus.

La fabrication de bardeaux n’était plus qu’une activité secondaire effectuée pendant les matinée d’hiver. Le travail s’effectuait dans la Schindelbutik, les gestes automatiques permettaient de joyeux bavardages avec les nombreux visiteurs : dont le père d’André, Léon Moritz, le peintre Louis Wagner, le forgeron Charles Haennel , les frêres Meyer, transporteurs et bien d’autres. L’épouse d’Etienne apportait également son aide en comptant les bardeaux de bois et en les conditionnant en fagots (Wallele)..

Mais au tournant du 21ème siècle ,les conditions de vente ont changé. Etienne Ehrhardt écoule ses bardeaux dans la région de Wasselonne, Colmar et Mulhouse et vend le reste de sa marchandise à un grossiste. Les conditions de fabrication ont également changé. Le père et le grand-père d’Etienne pouvaient choisir librement dans les forêts de Rosheim les arbres nécessaires et les abattre. A présent il faut acheter, lors d’une vente aux enchères les lots mis en vente par l’Office National des Forêts et les lots sont trop importants pour les besoins de cette activité ce qui rend quasi impossible, désormais, l’approvisionnement en bois de bardeaux.

Le frère d’Etienne, Joseph Ehrhardt (1936-2016), garde champêtre et responsable de la station d’épuration de Rosheim fabriquait également des bardeaux en activité secondaire. On lui doit les derniers bardeaux fabriqués à Rosheim au début du 21ème siècle.

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